Que reste-t-il de l’innovation mobile européenne? Rencontre avec Stefan Pannenbecker, Head of Mobile Design de Nokia, à Bruxelles, dans le cadre du lancement du N9, aujourd’hui que l’entreprise a retrouvé non pas juste la vue, mais la vision. MeeGo, Windows Phone 7, le web: dérivons à l’infini.

Je l’avoue. Je n’aurais guère parié – comme investisseur ou même observateur – dans la valeur Nokia il y a de cela 15 mois. Depuis le N95, fleuron applaudi – l’a-t-on oublié? – à l’époque, peu de smartphones de la marque finlandaise ont atteint un statut d’icône, de rupture, de novation.

Que d’énergie a coulé depuis le N95 dans les circuits imprimés. Apple a lancé l’iPhone. HTC a connu quelques minutes de gloire, décrochant la palme du maquillage le plus réussi sur le visage de l’immonde Windows Mobile 5. Siemens a fait un peu de figuration, aux côtés d’Asus et Acer. Samsung a dépensé sans compté, acheté sa part de marché, sans jamais définir clairement qui ils étaient et ce qu’ils cherchaient, en étant partout, de la cave au balcon, tour à tour Bada, Windows Mobile, Windows Phone, Java et Android. LG cherche de l’argent frais. Sony Ericsson est sortie d’un long coma d’innovation pour embrasser Android d’une belle manière, mais avec un succès pour l’instant mitigé. Oublier Mitsubishi, NEC et surtout Alcatel? Nous nous égarons. Je m’égare.

Et Nokia?

Symbian a vieilli, placé dans les mains d’ingénieurs qui avaient oublié qu’au-delà du corps, il y a l’âme et la personnalité, deux éléments aujourd’hui indissociables de ce que les smartphones sont devenus – et ne cessent de devenir -: un objet du quotidien pour lequel un mode d’emploi ne devrait plus être nécessaire.

Je n’aurai probablement jamais l’opportunité de rencontrer Jonathan Ive dans ma carrière. Ce ne sont pourtant pas les questions qui manquent. Stefan Pannenbecker est de ceux-là – avec Marko Ahtisaari, sans doute -, chez Nokia. De ceux qui rêvent et font rêver. De ceux-là que l’on écoute parce qu’ils ont quelque chose à nous communiquer, qui va au-delà des “specs”, du “line up”, des “market shares”.

Ne parlez pas du passé à Pannebecker. Il assume l’héritage, les hésitations, le tournant historique que le constructeur européen négocie avec le N9 dans notre pays, bientôt avec Lumia et Windows Phone. “C’était une bonne décision, je suis fier!”, répète-t-il trois fois durant l’entrevue, accordée dans un hôtel bruxellois ce 14 novembre.

Il est 12h30. L’homme est souriant, doux. Elégant, chaleureux, il porte un pull noir, évacue la poussière qui traîne sur le fauteuil. Attentif aux détails, il est assis, jambes croisées, presque californien. La discussion sera ouverte, relax. La vue de Bruxelles est impressionnante, au 8e étage. Il écoute chaque question, sans crainte, est plutôt mal à l’aise lorsqu’il s’agit d’évoquer la technique qui permet à la puce NFC d’activer des enceintes en les effleurant de votre mobile: “It’s magic. Ne me demandez pas comment ça marche.” Quelle importance? Puisque c’est de la magie.

“Vous savez ce qui est le plus gratifiant? C’est que les gens commencent à voir Nokia avec un nouveau regard (with fresh eyes).” Moi le premier, comme certains (étaient-ils si nombreux?) ont observé la mue d’Apple à la fin des années 90, au retour de Jobs. Il prônait une vision, assumant le lourd passé de MacOS Classic, sans jamais le dénigrer en public, préparant en secret… Mac OS X.

“Nous avons pris des risques. Et des décisions, fortes. Il a fallu du temps.”

Nokia dispose désormais de quatre centres nerveux: en Finlande, au Royaume-Uni, en Chine, mais aussi aux Etats-Unis, près de Los Angeles. Comme s’il ne fallait pas encore déranger la Silicon Valley, mais s’en rapprocher.

La conception du N9, qui a servi de base au Lumia 800 promis à la Belgique début 2012, fut un travail de très longue haleine. Le polycarbonate qui recouvre le mobile d’une seule couche s’appelle “monobody” (allusion à l’Unibody introduit par Apple sur ses ordinateurs portables). Rien ne doit gêner la prise en main du téléphone, raison pour laquelle les connecteurs micro-SIM et micro-USB sont logés en haut de l’appareil.

“L’un des éléments dont je suis le plus fier, c’est la prise jack pour votre casque, dessinée et placée en harmonie parfaite avec la rondeur des bords du téléphone.” Comme un jeu de poupées russes, la forme de ce connecteur-là se retrouve dans les icônes du système, mais aussi dans certains accessoires comme les enceintes NFC Play 360 de la marque. L’attention aux détails me désarçonne un peu.

Ceux qui achètent le N9 sont-ils condamnés à utiliser un téléphone sans avenir? “Il n’y aura plus de smartphone MeeGo après celui-ci”, indique-t-il fermement en regardant son propre N9, “mais il bénéficiera d’un support total, via des mises à niveau, durant au-moins trois ans. Le swipe (Ndlr: geste de balayage de l’écran introduit sur ce terminal) pourra servir à d’autres innovations.” Des tablettes? “Nous verrons, nous n’entrerons sur ce marché que pour y apporter du sens.”

Nous analysons l’appareil. “Il n’y a pas de batterie, c’est vrai. Peu importe qu’on puisse la retirer ou la remplacer. Ce fut l’une des décisions que nous avons prises et assumons.” Cela a-t-il empêché l’iPhone de se vendre?

“Nous avons pris des risques. Et des décisions, fortes. Il a fallu du temps. Je suis confiant.” Il me demande ce que je pense des dernières éditions de Symbian. Diable, il convient d’être honnête. “Ce système, pour moi, c’est l’explorateur Windows. Cela fonctionne, même mieux qu’avant, mais comment lui trouver du charme? Vous avez bien fait de tourner la page.” Parlons plutôt de Microsoft.

“There will be challenges. We will overcome them.”

Annoncé en février dernier, le partenariat avec Microsoft autour de Windows Phone ne pouvait pas se payer le luxe d’une trop longue distance. Nous ne verrons pas le Lumia sous Windows Phone avant janvier prochain dans notre pays, même s’il vient d’être lancé chez nos voisins allemands et français. Le lancement se fera graduellement. L’entreprise capitalisera sur l’expérience des grands marchés et sur le retour des utilisateurs. “C’est un défi, certes, mais nous savons que les risques que nous avons pris seront salutaires.” Stephen Elop, nouveau patron de Nokia, a prévenu: “There are other mobile ecosystems. We will disrupt them. There will be challenges. We will overcome them.”

Jurgen Thysmans, responsable de la communication de Nokia, poursuit: “Ce qui est symbolique, c’est que l’on sait que des Français viennent se fournir en Belgique pour le N9 et que nombre de Belges vont aller acheter un Lumia en France ou aux Pays-Bas. Nous observons cela avec amusement. La demande en N9 est réelle. Certes, c’est un marché de niche et vous n’allez pas acheter un N9 si vous cherchez à installer une myriade d’applications typiques des mondes iOS et Android. Par contre, si vous cherchez un téléphone doté d’un design remarquable et de fonctions essentielles – web, musique, photos, vidéos -, oui, c’est probablement un produit unique sur le marché aujourd’hui. Et nous misons beaucoup sur lui.”

Un sursaut d’orgeuil qui place le projecteur loin de la Silicon Valley

Pannenbecker a sorti le N9 de sa poche. “C’est un peu comme mes enfants, ces téléphones. Vous n’imaginez pas ce que cela représente de nuits blanches. C’est le travail de mon équipe.” Dessiné en Europe, le terminal a été construit en Chine. Ironie de l’histoire: au retour de Steve Jobs à la tête d’Apple, fin des années 90, Tim Cook estima que les coûts de production étant devenus trop onéreux en Californie, il convenait de délocaliser en Chine pour améliorer les marges.

Vous ne pensez pas que l’Europe aurait pu soutenir Nokia, dernier fleuron européen du monde des mobiles, comme les Etats-Unis chérissent les entreprises d’innovation en Silicon Valley? Je n’aurai pas de réponse à cette question, qui est pourtant fondamentale.

Nokia a souffert de son obésité. De son ubiquité. Nokia a trop embrassé. Nokia a sombré. Nokia se relève. Nul ne peut dire si Windows Phone lui sera salutaire. En attendant, le système MeeGo tel qu’il a évolué est tout ce que Maemo sur les N800 et N900 n’aura pas été, un OS qui se manipule sans mode d’emploi, naturellement, qui imprime chez l’utilisateur des gestes assez naturels pour manquer lorsqu’on utilise un autre appareil. MeeGo n’aurait pas vu le jour sans Linux, sans Qt, sans l’héritage du libre introduit dans les veines de Nokia, mais certains ont fini par comprendre que les geeks, seuls, ne sont pas faiseurs de rois. Qu’il faut une vision et de bons graphistes pour que NextStep se métamorphose en Mac OS X. Nokia est à ce tournant-là. Windows Phone 7 et MeeGo lui ouvrent deux armes solides. Le N9 est ce sursaut d’orgeuil qui place le projecteur loin de la Silicon Valley.

Sony a perdu Ericsson. Siemens a déposé les armes. Alcatel en a fait un hobby. Et que dire de Philips? Que reste-t-il en Europe, aujourd’hui, de ces fleurons d’antant que l’Amérique regardait avec envie? Il reste Nokia et le bénéfice de cet inattendu sursaut.

People are looking at Nokia with fresh eyes again. C’est tout ce qui importe, à ce moment-clé de l’histoire contemporaine où deux entreprises californiennes (Apple et Google) tentent d’enfermer le web mobile dans une dépendance au cloud, au guichet unique et surtout aux applications. Celles-là-même qui ont permis à Microsoft de conserver un monopole sur l’innovation, au temps maudit de Windows 95.

Comme le Playbook de RIM (dont la carrière est malheureusement jalonnée de reports et d’hésitations industrielles impardonnables), MeeGo offre une porte d’accès au web, au “HTML 5”, qui cantonne l’application à son rôle primaire, essentiel, offrant à l’utilisateur une respiration et surtout le choix. Une autre voie. Nous n’avons pas libéré l’ordinateur personnel du joug des applications pour accepter à la même dépendance sur notre mobile. Ou alors nous n’avons rien appris.

Dans un article publié par VentureBeat, John Sullivan (Mozilla), observe avec fracas: “The mobile app is going the way of the CD ROM: to the dustbin of history.”

Dommage pour MeeGo, qui exploite davantage Qt et le HTML5 que le reste du système, le CEO de Nokia (transfuge canadien de Microsoft) ne lui prévoit pas de résurrection. Ce sera Windows Phone 7.

Alors, on ne peut s’empêcher de penser, en regardant le N9 aujourd’hui, que rien n’est jamais impossible à coeur vaillant. Et que rien n’est jamais acquis. En Corée comme en Californie. Et qu’Elop aurait tort de se priver de cette formidable planche de salut que représentent MeeGo, Qt, le logiciel libre et le web. A plus forte raison au moment où son entreprise compte dans ses rangs des concepteurs et des visionnaires de talent, à l’image de Pannenbecker, capables de donner du sens et une âme à des produits, à notre quotidien.